Boîtier coussin : comment une mode Art déco est devenue la forme des montres de plongée militaires

21.10.2026

Carré aux angles fondus, le boîtier coussin est d'abord une silhouette de salon : l'horlogerie des années 1920 s'affranchit du rond hérité de la montre de poche, et Hamilton introduit sa Cushion en 1926 comme manifeste Art déco. Deux décennies plus tard, la même géométrie habille les montres des nageurs de combat italiens, puis celles des plongeurs de l'armée suisse, des hommes des forces spéciales américaines au Vietnam et des unités britanniques. Entre-temps, le coussin change de statut : il n'est plus un effet de style mais une réponse d'ingénieur, car il offre de la matière autour du mouvement, abrite la couronne, autorise un boîtier taillé dans la masse et reste tenable sous une combinaison. Retour sur la carrière d'une forme qui a traversé un siècle d'outils sous-marins.

Du salon Art déco au poignet des nageurs de combat

La forme coussin appartient d'abord à l'histoire du goût. Hamilton situe dans les années 1920 le moment où l'horlogerie explore des géométries autres que le rond et le carré, et date de 1926 l'introduction de sa montre Cushion, décrite par la marque comme une silhouette aux courbes douces et aux lignes architecturales, emblématique du langage visuel Art déco. Le mot français dit exactement la chose : un carré dont les côtés se détendent vers le cercle, une boîte qui tient du volume plus que du contour. Cette identité décorative lui colle encore à la peau, au point qu'une Hamilton Cushion B des années 1930 a été choisie pour le poignet de Cillian Murphy dans Oppenheimer, le film de Christopher Nolan. Rien ne laisse alors deviner sa future carrière sous-marine.

Borgel 1903, l'étanchéité avant la silhouette

Le fabricant de boîtes genevois François Borgel brevète dès 1891 un boîtier hermétique en deux parties, pensé surtout contre la vapeur et la poussière, puis dépose en 1903 un brevet de boîtier hermétique en trois parties, où le mouvement est porté par une bague filetée sur laquelle viennent se visser la lunette et le fond. Rolex travaille la même question : le boîtier Oyster est breveté fin 1926 sous le numéro CH 120851, après que Hans Wilsdorf a acheté en juillet de la même année le brevet de couronne vissée CH 114948 de Perregaux et Perret, qu'il améliore par un système de débrayage. À la fin des années 1920 et dans les années 1930, plusieurs versions d'Oyster sont produites sur cette construction, dont une au dessin coussin.

1935, la Regia Marina fixe la doctrine

En 1935, la marine italienne lance un programme secret d'engins d'assaut sous-marins et Giuseppe Panerai fait réaliser des prototypes ; le meilleur résultat est la référence 2533, montée sur une base fournie par Rolex-Genève et modifiée par Panerai. La référence 3646, dite Radiomir, affiche un grand boîtier acier de forme coussin de 47 mm, des anses en fil soudées, un mouvement à remontage manuel Cortebert 618 dérivé d'une montre de poche et un bracelet assez long pour passer par-dessus la combinaison. La construction reprend le principe Borgel : bague porte-mouvement filetée, lunette et fond vissés en sens opposés qui enserrent la carrure avec des joints en plomb. Le cadran, lui, devient un sandwich de disques superposés dont la couche supérieure en aluminium anodisé est ajourée pour laisser voir la pâte au radium.

Le passage au bloc d'acier

En 1954, les références 6152 et 6154 franchissent une étape : le boîtier est taillé dans un seul bloc, la forme coussin est conservée mais les arêtes latérales se marquent, et la couronne vissée devient cylindrique. La référence définitive 6152/1 pousse la logique plus loin avec des anses renforcées usinées dans le même bloc d'acier que la boîte. En 1956, Guido Panerai & Figlio brevète internationalement le pont protège-couronne, année du GPF 2/56 de 60 mm livré à la marine égyptienne.

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Doxa, un tonneau massif pour encaisser les coups

Chez Doxa, le choix de la forme relève d'une décision d'ingénierie assumée. L'équipe dirigée par Urs Eschle opte d'emblée pour un boîtier tonneau massif en acier, aux dimensions très supérieures à la norme de l'époque, pour encaisser les chocs sous l'eau et protéger la couronne. En 1964, des tests de visibilité menés dans le lac de Neuchâtel avec le plongeur Claude Wesly désignent l'orange comme couleur de cadran la plus lisible. La SUB 300 est présentée à Bâle en 1967, avec lunette tournante brevetée à table de décompression et partenariat Jacques-Yves Cousteau, après une première apparition publique au printemps 1966. La SUB 300T Conquistador de 1968 compte parmi les premières plongeuses équipées d'une valve à hélium.

De la dotation suisse aux Post Exchange du Vietnam

L'armée suisse constitue à partir de 1966 un corps de plongeurs militaires et retient la SUB 300T Professional après essais : environ 150 montres sont distribuées entre 1968 et 1975, chacune gravée d'un numéro correspondant à l'équipement du plongeur. Doxa lance la même année un modèle Army à boîtier et lunette noirs et cadran sable, adopté aussi par la Marine nationale française. Pendant la guerre du Vietnam, les Seiko se vendaient dans les Post Exchange des bases américaines, bien moins cher qu'une Submariner, et la 6105 équipait des membres des forces spéciales et des équipes UDT, ancêtres des Navy SEALs.

Seiko, la couronne à 4 heures et la carapace

Sortie en 1968, la 6105 installe le vocabulaire des plongeuses japonaises : boîtier coussin et couronne déplacée à 4 heures. La version de 1970 pousse l'idée plus loin avec une extension asymétrique protégeant la couronne, une construction massive et 150 m d'étanchéité ; Naomi Uemura la porte lors de son raid en traîneau à chiens de 12 000 km du Groenland à l'Alaska, entre 1974 et 1976. Au cinéma, le capitaine Willard d'Apocalypse Now porte une 6105, d'où le surnom du modèle. En 1976, Ikuo Tokunaga dessine la référence 6306-7000/1, boîtier coussin plus rond, couronne vissée en retrait, 150 m : la Turtle est née, déclinée à l'export en 6309-7040/9 jusqu'en 1988.

Vostok, Bulova, Monnin : trois autres façons de penser le coussin

En 1967, Mikhaïl Novikov et Vera Belov, concepteurs à la fabrique de Chistopol, reçoivent la mission de produire une plongeuse fiable à 200 m pour le ministère soviétique de la Défense. Faute de machines assez précises pour copier les solutions suisses, ils inversent le problème : fond à baïonnette et joint en caoutchouc fritté issu des programmes spatiaux, que la pression plaque et resserre à mesure que l'on descend. Bulova exploite une logique comparable dès 1961 avec le boîtier Compressor d'Ervin Piquerez SA, affiché à 666 pieds. Côté britannique, le boîtier plat et arrondi dit Monnin 844, créé par MRP S.A., est repris par Heuer en 1979 puis par CWC et MWC sous la spécification DEF STAN 66-4, avec numéro de nomenclature OTAN. Les Benrus Type I et Type II, répondant à la MIL-W-50717, opposent un monobloc de 43 mm pour 16 mm étanche à 1 200 pieds, produit de 1972 à 1980.

Boîtier coussin : une forme qui a tenu un siècle parce qu'elle résout un problème

Peu de dessins horlogers ont supporté un tel écart d'usage : du cabinet Art déco des années folles aux chambres de décompression, le coussin a traversé l'histoire sans changer de principe. Il offre de la matière là où il en faut, encaisse les chocs, permet d'ancrer les anses dans le même bloc d'acier que la carrure et d'intégrer une protection de couronne. C'est pourquoi des administrations aussi différentes que la marine italienne, l'armée suisse, le ministère soviétique de la Défense ou le ministère britannique de la Défense ont fini par s'y rallier, chacune avec sa propre solution d'étanchéité. La disparition du coussin des catalogues Seiko à la fin des années 1980, puis son retour en 2016 avec la nouvelle Turtle, résume bien la nature de cette forme : on peut la juger démodée, mais on y revient dès qu'il s'agit de construire une montre faite pour l'eau et pour le service.

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Éric BARSE

Rédacteur Éric Barse

Journaliste, créateur d'entreprises, fondateur des portails www.cafe-racer-only.com et www.scooter-3-roues.com, Eric Barse partage son temps entre ses passions : la moto, les voyages et les montres. Passé par l'école militaire de Saint-Cyr et le 2ème RPIMA avant de faire une carrière dans la communication et le digital, il voue une véritable passion aux montres authentiques qui accompagnent depuis de nombreuses années ses aventures à 2 roues, de l'Océan Indien, à l'Afrique en passant par l'Amérique latine !